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Le récit qui inspira le vol commémoratif

 

 

Voici, repris à L’Aérophile, le texte tel qu’il apparaît dans La Fiancée du Danger, suivi de quelques citations de presse. Un récit plus long est paru dans l’Eclair de l’Est…

 

                                                                                           

                                           

                         

  

                                Source CRI Nancy-Lorraine                

 

 

« Comme notre départ n'a pas été annoncé, quelques rares amis seulement assistent au gonflement de l’Étoile Filante. La matinée est belle et une assez forte brise, pourtant du Nord, nous fait espérer un intéressant voyage. Je vais enfin éviter la déjà traditionnelle envolée sur Château-Salins. C'est M. Louis de Brabois qui se charge de la délicate opération du pesage. A 11 h 07, au moment du « lâchez tout », M. Mercier, l'oncle de mon passager, M. E. Garnier, dont c'est le baptême de l'air, prend quelques clichés du départ. Nous nous envolons franchement et je m'équilibre à 900 mètres: nous passons au-dessus de Laxou, Champigneulles, Belle fontaine, Frouard. A Custines, nous planons sur un océan de nuages dont les vagues moelleuses moutonnent à perte de vue. Au-dessus de notre sphère d'or, le bleu est d'une pureté captivante. Pendant que je surveille mes appareils, mon passager lit la carte ; à travers deux grandes trouées, telles de gigantesques lunettes, apparaissent Pont-à-Mousson et Mousson. Vers midi, nous traversons la Seille frontière, juste au-dessus du pont de Cheminot (15) ; au-dessous de nous, dans le nuage nous admirons l'ombre du ballon, auréolé du cercle irisé, cher aux aéronautes. A 12 h 35, nous franchissons le ruban de la Moselle et brûlons les arches de Jouy ; à perte de vue, serpentant sous le soleil, l'onde du fleuve lorrain est d'argent. Ars et ses forges grondent, s'agitent, travaillent; à droite, dans la grande plaine déserte de Frescaty, se dresse le nid colossal du Zeppelin. Nous passons à l'ouest de Metz et les nuages se déchirent, nous pouvons admirer la vieille cathédrale ; c'est avec une vraie joie que je contemple, du ballon, la cité messine, que j'ai habitée pendant dix ans. Nous dominons ensuite tous les champs de bataille, de Gravelotte à Saint-Privat ; ici se produit une première condensation qui me coûte un peu de lest. Nous sommes à Briey ai h 30 par 700 m d'altitude. Notre allure n'est pas trop rapide, nous faisons une moyenne de 24 km à l'heure. A 2 h 45, nouvelle condensation, au-dessus de Rédange ; un peu de poudre d'or au vent et nous nous équilibrons à 1 000 m. A 3 h 30, plus de terre : nous voguons vingt minutes dans un nuage laiteux, puis reconnaissons Dipparck. La région du Luxembourg, que nous traversons, est des plus pittoresques ; châteaux, donjons, bois aux tons de rouille, retiennent notre admiration. A cinq heures moins le quart, nous jouissons de l'inoubliable panorama de Diekirch. Une forteresse, que l'on dirait un jouet d'enfant, domine à droite toute la ville qui s'illumine. Un grand ruban de voie ferrée, contre lequel glisse la Sure, borde tout l'ouest de l'élégante cité. Dans cette teinte crépusculaire les grandes cheminées et les toits d'ardoises, aux tons bleutés uniformes, où se reflètent les feux électriques, donnent à cette ville un cachet très spécial. Diekirch forme un des groupements les plus artistiques que j'aie jamais admirés d'en haut. Toujours au Nord, nous poursuivons notre vol ; dans le lointain je reconnais à notre droite la sombre pyramide, où scintillent quelques lumières, que forment Vianden et les ruines pittoresques de son château (16). Nous passons à 5 h 30 au-dessus de deux assez grandes agglomérations, qui doivent être Spa et Verviers. Il fait nuit et la rapidité de notre course augmente. En quelques minutes, à 400 m d'altitude, à 6 h 15, nous traversons la ville immense d'Aix-la-Chapelle et passons à droite de la Cathédrale. La nuit vint et nous allumâmes la lampe électrique du bord, tandis que dans l'ombre les cris montaient vers nous de l'immense ville : « Ballon ! Ballon ! ». Pendant que nous nous ravitaillons, nous franchissons le Rhin et, après une demi-heure de vol extrêmement rapide, une immense usine que nous reconnaissons, à ses grandes cheminées, pour la fameuse fonderie de canons Krupp, à Essen.

                   

                                            

              

                Source CRI Nancy-Lorraine

 

Puis nous traversons la Lippe ; la vitesse de la soufflée augmente encore. Nous sommes à 300 m et nous brûlons des petits pays à une allure folle. Vers 7 h, nous interpellons des gens ; ils nous répondent en hollandais que nous sommes aux environs d'Enschede. A ce moment précis où je songeais à l'atterrissage forcé et prochain, nous changeons complètement de direction, la boussole indique franchement l'ouest. J'expose la situation à M. Garnier et lui dis : « En avant ! Traversons la Mer du Nord ! » Ayant beaucoup navigué à la voile dans ces régions, je sais que quand on a le plein vent d'est on est à peu près toujours porté vers l'Angleterre, et que l'on a rarement des courants contraires. Notre allure est toujours vertigineuse. A peine avons-nous résolu de tenter la traversée maritime que nous arrivons à une immense étendue d'eau qui doit être la partie sud du Zuyderzée. Des vagues déferlent au-dessus des digues. A notre gauche, une grande ville, toute scintillante, est sûrement Amsterdam ; il est 7 h 50. La nuit est sombre mais belle : nous avons encore cinq sacs de lest et c'est avec pleine confiance dans le succès que j'entreprends la traversée. En quittant le Zuyderzée, nous passons au-dessus des immenses taches grises des polders, où nous entendons des cris d'oiseaux de mer, puis, nous arrivons sur une seconde étendue d'eau, moins large, qui doit être le canal de l'Y. Vingt minutes après, nous sommes au-dessus des phares; sans la moindre émotion, nous voyons s'éloigner leurs feux multicolores et tournoyants. Il est 8 h 15 ; à peine arrivés sur la Mer du Nord, une condensation se produit et notre guiderope (17) effleure l'eau pendant un moment. La mer est assez forte. Je déleste, nous remontons et ne voyons bientôt plus aucune lumière; seule, la clarté électrique de L'Étoile Filante demeure. Pas la moindre lune, tant espérée, tant désirée.

 

Le ballon ayant refait son plein, j'ai peu dépensé de lest depuis la côte. Hélas ! Vers 9 h, au grand large, tout change : la température s'abaisse rapidement. Presque subitement, je constate que le verre du baromètre enregistreur se recouvre de glace, les cordes humides de la nacelle sont déjà gelées. Malgré nos fourrures nous avons très froid ; je grelotte si fort qu'à un moment M. Garnier croit guideroper et nous sommes à 1 600 m d'altitude. Puis, lentement, comme en plein hiver il neige à gros flocons ; à travers la lueur de la lampe électrique, je vois même quelques aiguilles de glace dans l'air, symptômes précurseurs de l'orage. Bientôt nos fourrures blanchissent et le ballon très rapidement descend de ses 1 600 m. Un sac de lest ne parvient pas à enrayer cette chute ; surchargés par la neige, nous arrivons à une vingtaine de mètres de la mer, où notre guiderope tombe avec un bruit rauque. Mais, cette fois' les vagues énormes, furieuses, impriment à notre nacelle, par 1’intermédiaire du guiderope, un fort mouvement de roulis. Allons-nous déjà prendre contact avec le flot ? Je jette encore du sable et nous repartons pour 1 700 m ; la neige continue à tomber et le statoscope accuse une nouvelle descente presque immédiate. Une troisième fois le chanvre de notre guiderope fait un son mat en tombant à la mer. Les flocons blancs voltigent toujours et nous font envisager le moment prochain où nos sacs seront épuisés. La tempête continue, je vide notre dernier sac, l'aiguille du statoscope tourne lentement à droite, celle du baromètre s'arrête à 2 200. Il est 10 h. Au sommet de cette montée, à bout de lest, je songe à assurer quelque flottabilité à la nacelle. Je sors de leur filet les bâches, qui, mouillées, nous déséquilibreraient ; je décroche l'ancré et la corde d'ancré. Nous descendons de nos 2 400 m avec une rapidité vertigineuse ; je jette les bâches par-dessus le bord, mais nous remontons très peu. Une pluie torrentielle succède à la neige, nous sommes inondés. Toujours aucune lueur ; seuls, quelques lointains éclairs illuminent l'horizon. Soudain, une secousse plus violente agite la nacelle, nous guideropons de nouveau : à quelques mètres de nous, la mer mugit, écume, nous guette. La tempête est superbe, le grandiose spectacle des éléments déchaînés nous remplit d'admiration et ne nous effraie pas. Cependant tous nos agrès sont engloutis, il ne nous reste plus que l'ancré ; nos cinq sacs de lest qui auraient été suffisants s'il n'avait pas neigé n'ont duré que deux heures et quart et nous sommes toujours dans le désert marin. Le titre de « fiancée du danger » dont m'a si joliment baptisée un vieil ami, me revient à la mémoire. Qui de nous deux sera vainqueur ? Ayant, maintes fois, vu ce... fiancé d'aussi près, je ne perds pas confiance. D'après mon conseil, M. Garnier jette à la mer notre dernier lest ; notre ancre va dormir à jamais sous les flots ! Le guiderope s'arrache à la vague et nous partons pour notre dernière ascension ; le statoscope que j'ai cependant protégé, ne fonctionne plus, l'aiguille du baromètre monte très droit et s'arrête à 2 600 m. A cette altitude, le terrible grondement des flots éloignés s'est éteint et Phébé, que nous avons tant désirée, nous apparaît à travers des tulles épais. J’écris quelques mots sur mon livre de bord, mais notre envol loin de la tempête visible, dure peu et notre dernière descente est aussi rapide que la montée. Fini le voyage aérien ! A nous la mer, à nous la lutte, car nous sommes bien décidés à nous défendre avec énergie. Le guiderope touche la mer de plus en plus démontée, il est onze heures et demie. Nous consultons une dernière fois la boussole qui indique toujours l'excellente direction plein ouest; si L'Étoile Filante veut lutter avec nous, nous gagnerons sûrement les côtes anglaises. Nous sommes dans la main de Dieu, nous n'avons plus qu'à attendre sa décision.

Nous ne laissons pas à l'onde froide la joie d'éteindre notre veilleuse ; nous nous approchons de plus en plus de la mer qui nous convoite. A l'arrière, notre guiderope trace un long sillon argenté dans le flot bouillonnant.

Dans quelques instants nous allons connaître l'étreinte de la vague. Je donne à M. Garnier quelques instructions indispensables pour l'atterrissage dans le cas où, seule, je serais arrachée de notre esquif. Malgré la gravité du moment, nous attendons, impassibles, tapis au fond de la nacelle, nous cramponnant aux cordages. Attention ! voilà le flot, un flot énorme de plus de dix mètres, qui arrive et se brise sur nous, nous trempant jusqu'aux os et nous coupant la respiration ; sa première caresse est plutôt brutale. Violemment, il nous arrache feutre et passe-montagne ; sous l'eau qui s'écoule, une pluie d'étincelles jaillit autour de l'osier qui crie. Nous nous rejetons en arrière pour redresser la nacelle, le guiderope rétablit l'équilibre et le ballon s'élève à quelques mètres de l'onde salée ; pour peu de temps, d'ailleurs ; deux minutes à peine s'écoulent et nous sommes de nouveau submergés. Le paquet de mer cette fois a brisé la glace du baromètre, qui tombe derrière nous. Soudain, à notre gauche, un feu rouge lointain apparaît ; c'est une barque de pêche qui fuit sous la tempête, mais dans l'ombre, ils ne doivent même pas nous apercevoir. Sans nous lasser, nous luttons avec énergie, sans cesser d'admirer la splendeur de ces montagnes mouvantes et phosphorescentes. Après une demi-heure de combat, nous sommes habitués à parer les coups : toutes les deux minutes, nous disparaissons sous la vague, et jusqu'à la suivante, nous remontons un peu. Mais la moindre inattention pourrait nous perdre ; nous devons nous cramponner solidement aux cordages pour ne pas être emportés.Voilà plus d'une heure que les vagues, qui arrivent toujours immenses, nous fouettent, nous brisent, nous secouent, heurtent violemment nos têtes contre l'osier. Mais nous veillons. Mon compagnon est admirable ; pas une seconde il ne se départit de son sang-froid, ni de son calme ; malgré le danger, il ne perd pas confiance. La lutte étant violente, la réaction est vive et malgré nos vêtements mouillés, nous n'avons pas trop froid. Vers minuit et demi, à environ quinze mètres de nous, passe dans l'ombre une ombre gigantesque, tel un vaisseau fantôme avec des ailes de géant. Nos allures sont tellement vertigineuses que le feu arrière du voilier n'est bientôt plus qu'une toute petite étoile très lointaine. Puis, plus rien. Quelle doit-être l'impression de ces pêcheurs qui jetaient des cris terribles en voyant passer notre sphère ! N'ont-ils pas redouté la collision qui aurait été terrible ? Trois feux énormes surgissent dans l'ombre, serait-ce la côte ? L'allure toujours plus rapide du ballon nous permet de reconnaître vite, entre l'assaut de deux vagues, des bouées qui, sans doute, signalent un écueil. Puis, très loin, dans la même direction, passe, tel un bolide, la longue traînée lumineuse d'un transatlantique. Comme le voilier, il disparaît dans les ténèbres. Tout à coup, un astre d'or embrase l'horizon ! Cette fois, c'est bien un phare et nous allons droit vers lui. Sauvés ! Très vite, il grossit et nous distinguons ses projections tournantes. Pendant environ trois quarts d'heure nous le voyons ainsi de loin. Nous redoublons d'énergie sous la tempête inlassable. Vers une heure et demie du matin, je m'écrie : Terre ! l'Angleterre ! Doutant d'abord, M. Garnier reconnaît que, cette fois, nous touchons à la victoire ; mais notre allure est toujours aussi vertigineuse, nous faisons au moins du 80 à l'heure et devant nous se dessine une falaise. Echappant à la vague, allons-nous nous briser contre elle ? Lorsque nous arrivons à la plage, le guiderope quittant l'eau, nous faisons un bond de 100 mètres et franchissons l'obstacle sans difficulté. J'avais, d'ailleurs, encore nos fourrures mouillées qui nous auraient suffisamment délestés. Comme le terrain est propice, je songe tout de suite à l'atterrissage. Je préviens M. Garnier que le choc sera violent, qu'il doit se suspendre au cercle de charge. Je tire la soupape qui fonctionne difficilement ; notre vitesse est effrayante, mais, comme nous sommes très près du sol, vigoureusement je tire la corde du panneau de déchirure. Impossible de l'avoir ; saturée d'eau, elle doit former une bouclette à l'intérieur du coulant de bois. Je tire toujours en vain, lorsque, brusquement, le fond de la nacelle s'arrêtant dans un arbre, celle-ci se retourne presque et me fait faire un vrai plongeon, la tête en avant, dans un buisson. Dans ma chute, mon émotion est grande en voyant repartir le ballon et en songeant au sort de mon passager (que la presse, mal renseignée, m'a accusée injustement, dans la suite, d'avoir volontairement abandonné). Heureusement, très dégonflé, l'aérostat ne pourra aller loin. Non sans difficulté, je me dégage des ronces et des épines ; dans ma chevelure mouillée et flottante s'enchevêtrent les genêts et les sapins ; transie, grelottante, dans l'ombre, sous une pluie diluvienne, je vais dans la direction où est parti le ballon. Le sol est marécageux, j'avance difficilement. A environ deux cents mètres, je suis arrêtée par un cours d'eau que la tempête a transformé en torrent ; le passer à la nage, vu le courant, serait folie. A regret, je reviens sur mes pas et arrive à l'endroit où la nacelle s'est renversée. Je défais ma cravate et l'attache, comme point de repère, à l'arbre qui a arrêté le ballon.

 

Le phare, que nous voyions de la mer, à notre gauche, était proche et le pays ne peut être loin. Sous la pluie et le vent, qui me renverse presque, je longe une route, recouverte d'au moins dix centimètres d'eau, bordée d'arbres et de pâturages. La campagne est déserte, mais après un kilomètre environ, j'aperçois des maisons ; de nombreux petits cottages anglais, à un étage, bordés de jardins, sont alignés dans l'ombre. A une fenêtre, je vois de la lumière ; au même moment passe un cycliste; immédiatement, je l'interpelle. Son effarement est grand lorsqu'à la lueur de sa lanterne, il reconnaît une silhouette féminine et quelle silhouette... ! En quelques mots d'anglais je le mets au courant de mon voyage aéro-maritime, qui lui explique vite l'état de mon costume. Tout à fait ahuri, il commence par m'apprendre que les transatlantiques mettent onze heures et demie pour venir de Hollande, et nous n'avons mis que cinq heures pour faire ces deux cents kilomètres de mer. Mais il me dit aussi qu'il ne se souvient pas avoir vu une pareille tempête depuis longtemps. Il me fait entrer dans une maison voisine, où trois charmantes Anglaises, mises au courant de ma traversée, s'empressent autour de moi. Mais, tout d'abord, je songe à M. Garnier. Toujours grelottante et ne pouvant retourner à sa recherche, je donne des indications pour qu'immédiatement l'on s'occupe de le retrouver. Je désigne la cravate comme point de repère. Puis je change de vêtements et me sèche près d'un grand feu qui me fait vite oublier les frissons récents. Il est deux heures et quart et je vis des minutes interminables d'inquiétude et d'angoisse : que se passe-t-il là-bas, au-delà de la falaise ? C'est pour moi le moment le plus pénible de notre aventure. Enfin vers quatre heures du matin, un brave policeman revient, rapportant ma cravate, mais il est seul... Voyant l'anxiété de mon regard, il me rassure immédiatement en me disant que mon voyageur est sain et sauf. Quelle joie ! Puis il m'apprend que le ballon, solidement amarré, est sous la garde d'un autre policeman. Vers 4 h 45 du matin, M. Garnier me rejoint tout heureux, ayant, de son côté, eu de vraies inquiétudes au sujet de mon si brusque et involontaire départ de la nacelle. Il me raconte sa dégringolade à travers les branches d'un chêne à quelque distance de mon atterrissage ; le panneau de déchirure ayant continué à ne pas fonctionner, il était tombé de branche en branche, sur le sol, ne se faisant que de légères contusions. Pour donner une idée de la vitesse à laquelle nous avions traversé la mer du Nord, nous avions fait en cinq heures les 200 kilomètres que les paquebots de Hollande en Angleterre mettent onze heures à parcourir ! Nos aimables hôtes lui offrent une chambre, on lui donne des vêtements secs et en lunchant de grand matin, c'est avec une vraie joie que nous revivons cette nuit unique, remplis d'impressions saines et profondes, dont nous gardons tous deux le plus intéressant souvenir. »

Le lendemain de leur arrivée inattendue sur le sol anglais, les deux aéronautes se rendent à Londres pour faire des arrangements pour rentrer en France. Les journalistes, aussi bien que des foules déployant les drapeaux anglais et français, se réunissent devant l'hôtel où descendent Marie et son compagnon. Ils veulent tous voir la femme qui a triomphé de l'impossible pour devenir la première Française (d'aucuns disent le premier individu, homme ou femme, Français ou autre) à accomplir la traversée de la mer du Nord France-Angleterre en sphérique. Les nouvelles de sa traversée paraissent à la une de tous les journaux. Un article dans Thée Times de Londres raconte : « Un orage violent balaya la côte de Suffolk hier soir et ce matin, au milieu duquel un aérostat, piloté par Mlle Marie Marvingt, de Nancy, avec qui était un passager, M. Garnier, ingénieur de profession, atterrit dans la paroisse de Reydon. » Après avoir détaillé le voyage inouï, l'article termine : « Mlle Marvingt a déjà à son actif plusieurs excellentes ascensions, mais tous ses exploits dans cette direction ont été éclipsés par sa performance d'hier en traversant la mer du Nord par un tel orage. » Deux malentendus embêtent Marie : le premier est la nouvelle qu'elle a sauté de l'aérostat pour se sauver, laissant son passager-novice se débrouiller tout seul. Elle insiste sur la vérité (18), et l'annonce suivante paraît dans Le Journal : « Mlle Marvingt, qui est à sa cinquième ascension, et dont l'audace et le courage sont bien connus, tient à préciser qu'elle n'a pas sauté de la nacelle et abandonné son compagnon de voyage, mais qu'elle a été victime d'une chute, la nacelle s'étant complètement retournée en s'accrochant aux branches d'un arbre. » La deuxième fausse nouvelle est qu'elle a été sérieusement blessée. Le lendemain de son voyage, un journaliste de l’Eclair de l'Est va la voir : « L'intrépide aéronaute à qui la fatigue est inconnue nous reçoit elle-même et nous déclare qu'elle est prête à sortir pour aller s'occuper de la mise en état de son ballon, puis voir des amis, et qu'elle ne peut nous accorder que quelques instants, et encore, en marchant. » Voilà que Marie profite de l'occasion pour dire que les dépêches de Paris annonçant qu'elle a été blessée sont fausses : « Un canard, un formidable canard. D'ailleurs, marcherais-je d'aussi bon pas aujourd’hui, si avant-hier j'avais été blessée... ? » Elle dit que son voyage était magnifique, merveilleux, splendide. » Quand on lui demande si elle avait eu un moment d'émotion, elle répond : «Non ! Je n’étais émue que par le magnifique et imposant spectacle que j'avais sous les yeux. » Elle ajoute : « De plus, ce n’était pas1e moment de perdre son sang-froid. » Elle admet que, par momets, « la situation n'était pas brillante .(...) Ce n'est pas avec déplaisir que nous avons vu le phare de Southwold  » Trois semaines après sa traversée, L'Aérophile lui donne la place d'honneur : « Bien que de nombreux aviateurs aient recemment conquis le droit de figurer dans notre galerie de célébrités aéronautiques contemporaines, il nous a semblé qu’is devaient pour aujourd'hui céder leur tour à une femme aéronaute, à Mademoiselle Marie Marvingt..

 

« Mlle. Marvingt vient d'exécuter le 26 octobre, le superbe raid aérien de Nancy à Southwold, comté de Suffolk (Angleterre) par-dessus le nord-est de la France, la Belgique, la Hollande et la mer du Nord ; c'est une des plus audacieuses traversées de la Mer du Nord du continent en Angleterre, la première qu ait effectuée une tome, et cette femme n'était point une simple passagère, elle était le pilote et le chef de bord... 'Mlle. Marvingt pilotait le ballon l’Etoile Filante, superbe aérostat de 1.200 mètres carrés, en tissu caoutchoute Continental » construit par la Société "Astra". Son passager, M. Garnier, faisait sa première ascension. » Bien que Marie décrive l’Etoile Filante comme le dernier cri en matière de ballons, son aérostat n'était pas conçu pour naviguer au grand large. Au moment du départ du Parc de 1’Exposition à Nancy la corde de la soupape s'est emmêlée et, en la redressant S’est légèrement incliné, permettant ainsi l'échappement Du précieux hydrogène qui leur aurait permis de regagner de 1’altitude. Entre parenthèses, le Colonel Garnier pouvait dire exactement combien de fois leur nacelle avait touche 1’eau . Il comptait 52 plongeons ! Cette ascension la plus célèbre de Marie Marvingt (et 1’épisode le plus dramatique de ma vie d'aéronaute », selon elle)_comprend une distance de 720 km franchie en 14 heures. Et la traversée reste dangereuse pendant des années. Même quarante ans après la traversée de Marie Marvingt, Paulette Weber, qui comptait à son actif 345 anscensions en sphérique trouve la mort en tentant de la renouveler.

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